Une fiction historique autour d’un tableau singulier de la fin du XVIe siècle
Antonia Gonsalvus, surnommée Tognina, est une jeune fille atteinte d’hypertrichose, une condition génétique entraînant une pilosité excessive, notamment sur le visage. Considérée comme une bête de foire, elle est offerte à la marquise Isabella Pallavicina, qui l’éduque et la traite comme une curiosité. Son apparence suscite peur et moquerie, enfermant Tognina dans un rôle qu’elle n’a pas choisi. C’est avec étonnement qu’elle reçoit la demande de Lavinia Fontana, une peintre reconnue, qui souhaite réaliser son portrait. Cette démarche soulève des interrogations sur la représentation de la beauté dans l’art. D’abord réticente, Tognina finit par accepter, permettant à Lavinia de découvrir une jeune fille sensible, établissant ainsi un lien affectif.
Le tableau, intitulé Portrait d’Antonietta Gonsalvus, a été réalisé par Lavinia Fontana en 1595 et se trouve actuellement au musée des Beaux-Arts de Blois. La famille Gonsalvus est connue pour être le premier cas historiquement attesté d’hypertrichose, le père de Tognina étant également atteint de cette maladie congénitale. Éric Corbeyran (scénario) et Michel Colline (dessin) s’inspirent de ce portrait pour imaginer une narration qui explore les vies de la peintre et de son modèle, révélant les motivations derrière la création de ce tableau.
La relation entre Tognina et Lavinia est marquée par une double étrangeté. Tognina, bien que bénéficiant d’une éducation, est prisonnière de son apparence, tandis que Lavinia, en tant que femme peintre dans l’Italie du XVIe siècle, fait face à des défis similaires. L’album interroge ainsi le rôle social des femmes, posant la question de leur représentation dans un monde où elles sont souvent réduites à des faire-valoir.
Le récit évite le pathos et soulève des questions fondamentales sur l’humanité et la perception de la différence. Tognina et son père, considérés comme des êtres sauvages, sont rejetés par la société, ce qui soulève des réflexions sur l’exclusion sociale. Le rapport de Tognina à Dieu est également questionné, notamment à travers la perception de son apparence comme un châtiment divin. Le choix de peindre Tognina est débattu : s’agit-il d’une curiosité malsaine ou d’une célébration de la diversité humaine ?
Michel Colline adopte un style semi-réaliste pour animer les personnages, avec des scènes bucoliques et des intérieurs aristocratiques soigneusement représentés. La mise en couleur repose sur une palette restreinte de nuances de bleu et de rose, contribuant à l’atmosphère de l’album.
À partir d’un tableau réel, Tognina propose une fiction historique qui interroge le regard social porté sur la différence.
Source : Éric Corbeyran, Michel Colline / Glénat



