
Le RN transforme une statistique réelle en conclusion politique qu’elle ne permet pas de démontrer
À chaque débat sur l’insécurité, le Rassemblement national répète la même équation : immigration, insécurité, délinquance. Le problème est que cette formule mélange volontairement plusieurs réalités différentes.
Oui, les personnes de nationalité étrangère sont surreprésentées dans certaines statistiques policières, notamment parmi les mis en cause pour certains vols et cambriolages. Mais passer de cette observation à « immigration = délinquance » est un saut logique que les statistiques françaises ne permettent pas de faire.
En France, il faut d’abord distinguer trois notions : étranger, immigré et Français. En 2025, les étrangers représentent 9,1 % de la population française, tandis que les immigrés représentent 11,6 %. Et un immigré peut être devenu français : il reste alors comptabilisé comme immigré par l’Insee, mais n’est plus étranger.
Cette distinction suffit déjà à démonter une partie du discours politique qui consiste à utiliser alternativement « étrangers », « immigrés » et « immigration » comme s’il s’agissait de trois synonymes. Ce n’est pas le cas.
Oui, il existe une surreprésentation des étrangers dans certaines infractions
Il serait tout aussi malhonnête de nier les chiffres.
Les statistiques du ministère de l’Intérieur montrent effectivement une proportion de personnes de nationalité étrangère nettement supérieure à leur poids démographique parmi les personnes mises en cause pour certains délits.
Cette surreprésentation est particulièrement visible pour certains atteintes aux biens, notamment les vols et cambriolages.
C’est une donnée réelle.
Mais elle ne signifie pas que les étrangers représentent « la délinquance française ».
La statistique porte sur des personnes mises en cause, et non sur l’ensemble des auteurs réels. Elle ne dit donc pas : « X % de tous les crimes commis en France sont commis par des étrangers ». Elle dit qu’une certaine proportion des personnes identifiées comme mises en cause dans des affaires élucidées est étrangère.
Cette nuance n’est pas un détail administratif. C’est la différence entre une statistique et un slogan.
Même les condamnations judiciaires ne racontent pas l’histoire fantasmée par le RN
Le ministère de la Justice recensait 559 444 condamnations en 2024. Parmi les personnes condamnées dont la nationalité était connue, 17 % étaient de nationalité étrangère.
17 % est supérieur au poids des étrangers dans la population.
Il existe donc bien une surreprésentation.
Mais cela signifie aussi que la grande majorité des condamnations concernent des personnes de nationalité française.
La réalité judiciaire est donc beaucoup plus complexe que le récit politique consistant à présenter la délinquance comme une conséquence mécanique de l’immigration.
Le ministère de la Justice montre d’ailleurs que la proportion d’étrangers varie fortement selon les types d’infractions. En dehors des infractions spécifiques au droit des étrangers, les étrangers représentent par exemple 49 % des condamnations liées aux transports, tandis que les Français sont très largement majoritaires dans certaines autres catégories, notamment les homicides involontaires et les blessés involontaires.
Autrement dit : il n’existe pas une « délinquance étrangère » homogène.
Il existe des infractions, des situations, des profils et des contextes différents.
Le piège du RN : transformer une corrélation en causalité
C’est là que le raisonnement du RN devient politiquement pratique et scientifiquement fragile.
Constater :
« Les étrangers sont surreprésentés dans telle statistique »
ne permet pas automatiquement de conclure :
« L’immigration provoque cette délinquance ».
Pour établir une causalité, il faudrait contrôler de nombreux facteurs : âge, sexe, niveau de revenu, chômage, conditions de logement, situation familiale, concentration territoriale, précarité, parcours scolaire, exposition aux réseaux criminels, situation administrative, etc.
Les statistiques démographiques montrent notamment que la structure par âge des populations immigrées et étrangères n’est pas identique à celle de l’ensemble de la population. En 2025, les 25-54 ans représentent 51,5 % des immigrés et 47,9 % des étrangers.
Or la délinquance est fortement concentrée selon l’âge et le sexe.
Prendre une population qui n’a pas la même structure démographique que l’ensemble du pays, puis comparer mécaniquement deux pourcentages, ne permet donc pas de démontrer une causalité.
Le RN ne supprime pas ces variables parce qu’elles seraient sans intérêt.
Il les supprime parce qu’elles compliquent terriblement un récit politique simple.
« Étranger » n’est pas un synonyme de « délinquant »
Cette évidence devrait pourtant être rappelée.
En 2025, la France compte environ 6,3 millions d’étrangers.
La quasi-totalité ne commet donc pas d’infraction.
Et plusieurs millions de Français sont eux-mêmes impliqués chaque année dans les statistiques de délinquance et de condamnation.
Le raisonnement RN revient donc à prendre une minorité statistiquement surreprésentée dans certains indicateurs et à transformer cette surreprésentation en définition collective.
C’est une généralisation abusive.
Un étranger qui travaille, étudie, élève ses enfants, soigne des patients, tient un commerce ou prend le métro n’est pas « une délinquance potentielle ».
C’est simplement un citoyen ou un résident étranger.
Le vrai problème que le RN contourne : pourquoi certaines personnes basculent-elles dans la délinquance ?
C’est précisément sur cette question que le débat devrait porter.
La police et la justice doivent évidemment intervenir contre les auteurs d’infractions.
Mais une politique sérieuse de sécurité ne peut pas se limiter à attendre que l’infraction soit commise.
Il faut aussi agir sur :
- les réseaux criminels ;
- les trafics ;
- les violences ;
- le décrochage scolaire ;
- la marginalisation ;
- les addictions ;
- la récidive ;
- l’absence de prise en charge ;
- les quartiers où la présence de l’État s’est progressivement réduite.
Le RN présente souvent l’immigration comme la variable explicative centrale.
Cette approche a une faiblesse majeure : elle ne résout pas la délinquance française.
Même dans l’hypothèse où toutes les personnes étrangères disparaîtraient demain de France, il resterait des millions de Français parmi les auteurs de délits et de crimes. La délinquance ne disparaîtrait évidemment pas.
La sécurité nécessite donc une politique qui s’attaque aux causes, aux réseaux, à l’organisation criminelle et à la réponse judiciaire.
LFI fait un choix différent : traiter la délinquance comme une question de sécurité, de police et de justice
Le programme de La France insoumise ne nie pas la délinquance.
Il propose au contraire une politique qui veut traiter directement le problème de la sécurité publique.
Le programme met notamment en avant une police de proximité, le renforcement des moyens de la police judiciaire, le doublement des effectifs de police technique et scientifique, le renforcement des équipes consacrées au trafic d’êtres humains et au démantèlement des réseaux mafieux, ainsi qu’une augmentation des moyens consacrés à la délinquance financière.
Cette logique consiste à déplacer le centre de gravité de la politique de sécurité :
moins de communication politique sur les étrangers, davantage d’investigation sur les auteurs et les réseaux.
C’est une différence fondamentale.
Pour LFI, la sécurité ne se résume pas à multiplier les contrôles
LFI propose de rétablir une police de proximité et de renforcer la présence policière au niveau local.
Le programme prévoit également une réforme de la formation des policiers, la fin de la politique du chiffre et le développement des moyens consacrés au recueil des plaintes et à l’accompagnement des victimes.
L’idée défendue est simple : une police qui connaît son territoire, les habitants, les commerçants, les victimes et les réseaux locaux peut davantage travailler sur l’enquête et la prévention qu’une police essentiellement mobilisée dans des opérations ponctuelles.
On peut évidemment débattre de l’efficacité de chacune de ces propositions.
Mais au moins, il s’agit d’un programme de sécurité publique.
La justice est l’autre moitié du problème
Une politique de sécurité ne peut pas fonctionner correctement si la police enquête et que la justice manque de moyens pour traiter les dossiers.
Le programme de LFI propose donc d’augmenter les moyens de la justice, de recruter et former davantage de magistrats, greffiers, personnels pénitentiaires et personnels de la protection judiciaire de la jeunesse.
Il prévoit également davantage de moyens pour lutter contre la délinquance financière et renforcer les services chargés du démantèlement des réseaux criminels.
C’est un point politiquement intéressant.
Le RN parle énormément de sécurité.
Mais la criminalité organisée n’est pas seulement une affaire de petits délinquants dans la rue.
C’est aussi une affaire de réseaux, d’argent, de blanchiment, de trafic, de corruption et d’organisation criminelle.
Pour démanteler ces structures, il faut des enquêteurs, des magistrats, des experts financiers et des services spécialisés.
Pas seulement des slogans sur l’immigration.
Le narcotrafic montre parfaitement la différence entre les deux approches
Le trafic de stupéfiants est un problème majeur de sécurité.
Mais un trafic est une organisation.
Il possède :
- des fournisseurs ;
- des intermédiaires ;
- des logisticiens ;
- des points de vente ;
- des circuits financiers ;
- des réseaux de blanchiment ;
- parfois des armes ;
- des chefs de réseau.
Une politique réellement efficace doit donc remonter les filières et toucher leur financement.
LFI propose justement d’accroître les forces de police et les douanes consacrées à l’investigation et à la remontée des filières, tout en changeant de stratégie sur les addictions et le cannabis.
On peut approuver ou contester cette stratégie.
Mais elle a au moins le mérite de poser le problème criminel là où il se trouve : dans les réseaux et leur fonctionnement.
Prévenir n’est pas « être laxiste »
C’est l’un des amalgames préférés de la droite et de l’extrême droite.
Prévenir n’est pas excuser.
Prévenir signifie essayer d’empêcher qu’une infraction soit commise.
LFI propose notamment davantage de moyens humains pour la prévention spécialisée et l’accompagnement des jeunes, parallèlement au renforcement des services de police et de justice.
Le principe est très simple :
une infraction évitée est préférable à une infraction commise puis sanctionnée.
On pourrait croire qu’il s’agit d’une évidence.
Dans le débat politique français, manifestement, même les évidences doivent être protégées.
Le RN a donc un problème avec les statistiques, mais surtout avec leur interprétation
Le RN part d’un constat qui existe :
les étrangers sont surreprésentés dans certains indicateurs de délinquance.
Puis il effectue plusieurs glissements :
étranger → immigré → immigration → insécurité → délinquance.
À chaque flèche, une distinction statistique disparaît.
Au bout du processus, une population entière devient responsable d’un phénomène qu’elle ne résume pourtant pas.
C’est précisément le genre de mécanique rhétorique qu’il faut refuser.
Parce qu’une politique publique sérieuse doit partir de la question :
Qui commet quelle infraction, dans quelles circonstances, sur quels territoires, avec quels réseaux et pourquoi ?
Pas :
Comment transformer une catégorie administrative en coupable collectif ?
Le RN propose une explication simple à un problème compliqué
C’est probablement la force politique de cette rhétorique.
Elle est facile à comprendre.
Elle tient sur une affiche.
Elle peut être répétée à la télévision en dix secondes.
Mais elle ne fournit pas pour autant une explication complète de la délinquance française.
La preuve est brutale : même les statistiques judiciaires nationales montrent que les Français constituent la très grande majorité des personnes condamnées. En 2024, les personnes étrangères représentent 17 % des condamnés.
L’immigration ne peut donc pas être confondue avec la totalité du problème criminel français.
La différence fondamentale entre le discours RN et une politique de sécurité structurée
Le RN cherche à faire de l’immigration une variable centrale de l’insécurité.
LFI propose de traiter la sécurité par plusieurs leviers :
police de proximité, investigation, police scientifique, justice, prévention, lutte contre les trafics, démantèlement des réseaux mafieux, lutte contre la délinquance financière et prise en charge de la récidive.
C’est un choix politique.
On peut le critiquer.
On peut demander des preuves d’efficacité.
On peut discuter le financement.
Mais c’est infiniment plus sérieux que de faire croire qu’un passeport constitue une théorie criminologique.
Conclusion : non, l’immigration n’est pas synonyme de délinquance
Les chiffres imposent une double vérité.
Première vérité : les personnes étrangères sont surreprésentées dans certains indicateurs de délinquance et de condamnation. Cette réalité doit être analysée et ne doit pas être niée.
Deuxième vérité : cette surreprésentation ne permet pas de transformer « immigration » en synonyme de « délinquance ». La majorité des personnes condamnées sont françaises et la délinquance recouvre des réalités extrêmement diverses.
Le problème du RN n’est donc pas d’avoir trouvé une statistique.
Le problème est de transformer une statistique partielle en théorie générale de la société.
La France n’a pas besoin d’une guerre permanente entre Français et étrangers pour combattre la délinquance.
Elle a besoin d’une police qui enquête, d’une justice qui fonctionne, d’une prévention qui intervient avant le passage à l’acte et d’une action résolue contre les réseaux criminels.
C’est précisément sur ce terrain que LFI défend une autre approche.
Parce qu’un délinquant doit être poursuivi pour ce qu’il a fait, pas pour le passeport qu’il possède.
Et une politique de sécurité qui confond les deux ne combat pas efficacement la délinquance : elle fabrique simplement un bouc émissaire commode.


