Cocaïne des mers : dans les rouages du trafic de vessies de poissons
Georgetown (Guyana), reportage
Le marché aux poissons de Meadow Bank, quartier populaire du sud de Georgetown, est animé chaque matin par les chalands qui s’approvisionnent en machoirans, acoupas et autres requins. Cependant, la hausse des prix due au boom pétrolier et la raréfaction des poissons inquiètent les habitants de cette région amazonienne.
À l’arrière du marché, loin des marins, une ambiance différente règne sur les docks. Quatre jeunes pêcheurs trient des membranes flasques, les vessies natatoires d’acoupa, un organe qui permet aux poissons de flotter. Bien que peu appétissantes, ces vessies, une fois séchées, se vendent entre 1 000 et 1 500 euros le kilo sur les marchés d’Asie du Sud-Est, un prix astronomique comparé à celui du poisson.
Selon Siyu Lam, chercheuse à l’université libre de Bruxelles, ces vessies, ainsi que les ailerons de requins et les concombres de mer, sont considérées comme des trésors de la cuisine de la mer et de la médecine traditionnelle chinoise. Leur valeur a considérablement augmenté, en partie à cause de la surpêche d’autres espèces.
Traditionnellement, ces vessies faisaient partie de la “godaille”, une part de la pêche versée informellement par le capitaine à son équipage. Aujourd’hui, elles constituent une source de revenus essentielle pour de nombreux pêcheurs. Troy Lewis, un pêcheur local, affirme que le commerce des vessies est devenu vital, avec plusieurs transactions par semaine.
La recherche de ces vessies pousse les pêcheurs à se rendre illégalement dans les eaux de la Guyane française, où la pêche illégale a doublé en dix ans. Bien que certaines vessies vendues à Georgetown proviennent de ces eaux, il est difficile de prouver leur origine.
Les autorités en Guyane, chargées de lutter contre la pêche illégale, constatent une corrélation directe entre la demande de vessies et l’augmentation de la pêche illégale. Michel Goron, directeur adjoint chargé de la mer, souligne que des embarcations sont régulièrement saisies avec des cargaisons de vessies, mais peu de poissons.
En 2026, les services de l’État ont saisi 1,7 tonne de vessies entre janvier et juin, contre 1,4 tonne pour toute l’année 2023. Siyu Lam a estimé qu’un quart des vessies vendues à Hong Kong provenaient des acoupas du plateau des Guyanes.
Le commerce des vessies est également un moyen de blanchiment d’argent pour des trafiquants. Une source indique que des fonds issus de trafics divers sont utilisés pour acheter ces vessies, qui sont ensuite expédiées vers la Chine.
Les conséquences écologiques de cette pratique sont alarmantes. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les stocks d’acoupa rouge, classé vulnérable, ont chuté de 30 % en vingt ans. La pêche illégale menace également d’autres espèces marines essentielles.
Les efforts pour contrer cette pêche illégale sont en cours, mais restent insuffisants. L’ONG Sea Shepherd France a récemment lancé une campagne pour sensibiliser à cette situation.
Pour lutter contre le trafic des vessies, les autorités envisagent de créer une filière légale de valorisation. Cependant, la commercialisation informelle de ces vessies représente un défi économique majeur.
Source principale : Reporterre



