« 27 ans plus tard, je la revois encore » : 2 minutes d'éclipse qui ont changé ma façon de regarder le ciel

27 ans plus tard, je la revois encore

Il est 10 h du matin ce 11 août 1999. À travers les vitres de la voiture, je scrute le ciel, à la recherche d’une trouée dans les nuages. Au volant, mon père grommelle. Des mois, des années qu’il attend cela, et l’on passerait à côté à cause de la météo ? Impossible, inenvisageable.

Toutes les vacances ont été construites autour de ce moment, qui ne se reproduira pas en France « avant 2081 ». Pour ce passionné d’astronomie, c’est donc une occasion unique. Le lieu d’observation a été choisi avec soin : c’est l’endroit exact où la durée de l’éclipse totale est la plus longue en France.

Alors, nous cherchons une zone dégagée. Nous sillonnons les petites routes agricoles qui quadrillent la campagne mosellane. Nous croisons de nombreuses autres voitures, toutes à la recherche d’un coin de ciel bleu.

Une météo capricieuse

« Là, un rayon de soleil ! » Mon père vire brusquement à droite sur un petit chemin et se gare dans l’herbe, entre un champ de blé et un champ de maïs. Ce sera notre point d’observation. et advienne que pourra ! Nous sautons de la voiture et regardons le ciel. Il est tellement voilé qu’on ne voit même pas où est le Soleil. La trouée a déjà disparu. Mon père hausse les épaules.

Je sens l’excitation, la tension qui monte, la peur de louper quelque chose d’unique. À 11 ans, même si je comprends le phénomène astronomique, cette journée ressemble à n’importe quelle autre journée pluvieuse d’été.

Nous nous installons. Le trafic inhabituel s’est brusquement calmé. Un silence étrange s’est abattu sur la campagne environnante. Ma mère nous distribue les lunettes teintées. Nous avons été bien informés sur le danger de regarder le Soleil directement, même pendant l’éclipse. Pendant ce temps, mon père installe l’appareil photo sur son trépied.

Il est presque 10 h 30. Le spectacle va commencer. Nous déroulons un tapis sur le sol pour nous allonger tous les trois, les lunettes sur le nez. Ça y est, c’est l’heure. En théorie, la Lune commence son passage devant le Soleil, le grignotant petit à petit. Mais on ne voit rien, que des nuages !

Les minutes passent. De temps en temps, une petite éclaircie fugace nous laisse entrapercevoir la scène cosmique : une ombre arrondie commence à masquer le disque solaire. Elle grandit de plus en plus. Difficile toutefois de prendre des photos tant le ciel est changeant.

« Ça va se dégager », dit mon père, plein d’espoir. En attendant, nous restons là, allongés comme à la plage, mais au milieu des champs. Il est presque midi. C’est long ! Nous grignotons un morceau. Le Soleil est désormais quasiment entièrement masqué et pourtant, rien ne change dans le paysage. La lumière semble toujours la même.

Deux minutes hors du temps

Puis, quelques minutes seulement avant la totalité, le ciel se dégage. Les nuages s’effilochent et laissent apparaître du ciel bleu. et un soleil dont il ne reste qu’un fin croissant. Incroyable ! Avec une lenteur extrême, la Lune se positionne exactement devant le Soleil. C’est à ce moment précis que tout change.

Brusquement, le paysage s’assombrit. En quelques secondes, la lumière devient crépusculaire, blafarde, et la température chute de manière bien perceptible. Autour du disque sombre de la Lune, une couronne jusqu’alors invisible s’enflamme. Je reste les yeux grands ouverts, pour ne pas en perdre une miette. Je sais que ce spectacle ne durera que 2 minutes et quelques secondes.

Juste à côté, j’entends l’obturateur de l’appareil photo puis la voix de ma mère qui décompte le temps de pause, à voix basse, comme s’il ne fallait pas briser la magie de ce moment. Personne d’autre ne parle. Le temps semble suspendu. À l’horizon, les nuages sont baignés d’une étrange lueur.

Puis, d’un coup, la couronne solaire s’évanouit. La Lune vient de faire un pas de côté. Le disque brillant disparaît et laisse à nouveau apparaître un fin croissant. Le paysage reprend vie, la lumière revient aussi soudainement qu’elle avait disparu.

Nous restons jusqu’au bout, jusqu’à ce que l’ombre de la Lune disparaisse totalement du disque solaire. Il est environ 14 h lorsque nous levons le camp. Plus rien, ni dans le ciel ni dans le paysage, ne laisse penser qu’un événement astronomique majeur vient de se produire. Tout est désormais dans la tête. Vingt-sept ans plus tard, je revois encore cette couronne blanche suspendue dans un ciel devenu noir en plein midi. Cet été, j’espère offrir à mes enfants le même émerveillement. Les souvenirs les plus précieux sont parfois ceux qui ne durent que quelques minutes.

Source : Futura Sciences

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