La « Cocaïne des mers » : Dans les rouages du trafic de vessies de poissons
Georgetown (Guyana), reportage
Le marché aux poissons de Meadow Bank, dans le sud de Georgetown, est le théâtre d’une activité quotidienne intense. Les pêcheurs y proposent des machoirans, des acoupas et d’autres poissons fraîchement pêchés. Cependant, la communauté locale fait face à des défis croissants, notamment l’inflation liée au boom pétrolier et la raréfaction des ressources halieutiques.
À quelques pas du marché, l’ambiance change radicalement. Quatre jeunes pêcheurs, concentrés, trient des vessies natatoires d’acoupa, des organes permettant à ces poissons de flotter. Bien que peu appétissantes, ces vessies peuvent atteindre des prix exorbitants sur les marchés asiatiques, s’échangeant entre 1 000 et 1 500 euros le kilo, soit des centaines de fois le prix du poisson dont elles proviennent.
Quatre trésors des mers
Siyu Lam, chercheuse à l’université libre de Bruxelles, souligne l’importance de ces vessies dans la cuisine et la médecine traditionnelle chinoise, les qualifiant de « trésors des mers ». La vessie d’acoupa rouge, longtemps éclipsée par le totoaba, est désormais très recherchée.
Traditionnellement considérées comme une part de la « godaille », ces vessies sont devenues une source de revenus cruciale pour les pêcheurs. Troy Lewis, un pêcheur guyanien, explique que le commerce des vessies est essentiel pour leur survie économique, surtout face à la difficulté croissante de trouver du poisson.
Des vessies sans poissons
En Guyane, les autorités maritimes s’efforcent de comprendre ce commerce parallèle, qui a explosé ces dernières années. Michel Goron, directeur adjoint à la Direction générale des territoires et de la mer, a signalé que de nombreuses embarcations saisies contenaient principalement des vessies, avec peu ou pas de poissons à bord, illustrant une atteinte à l’environnement.
Les chiffres sont révélateurs : entre janvier et juin 2026, 1,7 tonne de vessies a été saisie, contre 1,4 tonne pour l’ensemble de l’année 2023. Siyu Lam a estimé qu’un quart des vessies vendues à Hong Kong provenaient des acoupas du plateau des Guyanes, avec des prix ayant doublé par rapport à ceux de 2018.
Blanchiment d’argent
Le commerce des vessies attire également des trafiquants cherchant à blanchir de l’argent. Une source anonyme explique que des fonds issus de trafics divers peuvent être utilisés pour acheter des vessies, qui sont ensuite expédiées en Chine, facilitant ainsi des transactions opaques.
En 2018, l’ONG Earth League International avait déjà mis en lumière des pratiques similaires dans le commerce du totoaba, soulignant l’interconnexion entre différents trafics régionaux.
Écocide en cours
L’impact écologique de la pêche illégale est bien documenté. Selon l’UICN, les stocks d’acoupa rouge, classés vulnérables, ont chuté de 30 % en vingt ans. La pêche illégale affecte également d’autres espèces marines, comme les tortues et les dauphins, qui se retrouvent piégés dans des filets abandonnés.
Les efforts pour contrer cette situation sont en cours, mais restent largement insuffisants. L’ONG Sea Shepherd France a récemment lancé une campagne dans la région pour sensibiliser à la lutte contre la pêche illégale.
Pour répondre à ce problème, les autorités envisagent de créer une filière légale de valorisation des vessies, afin de fournir aux pêcheurs un débouché formel et de réduire les trafics illicites.
Source : Reporterre



