« Face à l’intelligence artificielle, la dignité exige le droit de ne pas s’adapter seul »

Face à l’intelligence artificielle, la dignité exige le droit de ne pas s’adapter seul

À chaque avancée technologique, l’exigence d’adaptation émerge. Bien que cela semble raisonnable, cette injonction, lorsqu’elle concerne l’intelligence artificielle (IA), peut masquer une injustice fondamentale : la transformation est orchestrée par quelques acteurs, tandis que le coût humain est répercuté sur l’ensemble de la société.

Les travailleurs doivent assimiler de nouveaux outils, les enseignants adapter leurs méthodes, les étudiants se projeter vers des métiers incertains, et les personnes âgées naviguer dans des services numérisés. Quand cette adaptation échoue, la responsabilité est souvent attribuée à l’individu : manque de compétence ou d’effort. Cependant, peut-on réellement parler de responsabilité personnelle lorsque les individus manquent de temps, de ressources ou de pouvoir pour agir ?

La dignité humaine, souvent mentionnée dans les débats sur l’IA, ne se limite pas à l’absence de discrimination ou de manipulation. Elle implique également la capacité à développer son jugement, à prendre des décisions et à participer activement à l’organisation de sa vie. L’intelligence humaine ne se résume pas à la performance d’un calcul ; elle se construit au fil du temps, à travers l’expérience et la responsabilité.

L’IA permet d’obtenir des résultats rapidement, mais cela ne garantit pas le développement des compétences nécessaires pour les produire. Une recommandation ou un raisonnement peut être généré instantanément, ce qui incite à penser que l’apprentissage et la réflexion sont devenus superflus, alors qu’il est essentiel de ne pas confondre la qualité apparente d’un résultat avec la maturation personnelle nécessaire pour le justifier.

Reconnaître cette injustice ne signifie pas ignorer la responsabilité individuelle. Chacun doit apprendre et résister à la délégation aveugle. Toutefois, la responsabilité doit être proportionnelle au pouvoir. Une entreprise qui impose un outil doit en assumer la responsabilité, tout comme une administration qui automatise un service essentiel doit conserver une voie humaine de recours.

Un contrat social autour de l’IA devrait garantir des droits fondamentaux : le droit à une formation adéquate durant le temps de travail, le droit de comprendre les décisions qui nous touchent, le droit de les contester, le droit de maintenir certaines pratiques humaines, et le droit de ne pas être jugé pour ne pas s’adapter instantanément à un rythme technologique.

Il ne s’agit pas de freiner l’innovation, mais de reconnaître que certains rythmes sont intrinsèques à l’humanité, comme le temps nécessaire pour apprendre et assumer des responsabilités. Les considérer comme des inefficacités reviendrait à appauvrir l’expérience humaine au nom du progrès.

La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA dépassera l’humain dans certaines tâches, mais de déterminer quelles institutions nous établirons pour permettre aux individus de continuer à se développer dans un monde façonné par ces technologies. Une société digne ne se contente pas d’exiger l’adaptation ; elle doit créer des conditions qui rendent cette adaptation possible, juste et humaine.

Source : La Croix

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