Deux tragédies russes : Nicolas Werth et son héritage
Le livre Mémoires orphelines de Nicolas Werth aborde deux grandes pertes : celle de son père, Alexander, qui s’est suicidé en 1969, et celle de la Russie, pays où il a longtemps vécu. À la fin de l’ouvrage, l’auteur présente une double bibliographie, incluant ses propres travaux et ceux de son père, ancien correspondant de guerre pour le Manchester Guardian et auteur de Russie en guerre. Alexander Werth a souvent exprimé des opinions favorables envers la Russie soviétique, une position qui a suscité des interrogations chez son fils, qui a consacré sa vie à analyser la violence du régime soviétique.
Nicolas Werth s’interroge sur le fossé entre son regard critique et celui de son père. Ce dernier, dans son dernier livre Russie. Espoirs et craintes, décrivait l’URSS comme « le plus grand État-providence du monde », louant ses systèmes de santé et d’éducation, ainsi que ses avancées scientifiques. Alexander a évité de mentionner les crimes de Staline, le pacte germano-soviétique ou les purges de 1937-1938, justifiant ou minimisant ces événements. Nicolas attribue cette divergence à une explication générationnelle, soulignant la difficulté pour son père, homme de gauche et antifasciste, de critiquer un régime qui, à partir de 1941, est devenu l’ennemi principal du nazisme et porteur d’espoir. Toutefois, l’écrasement du Printemps de Prague en 1968 a conduit Alexander au désespoir. Contrairement à son père, Nicolas a été témoin des événements de libération des années 1990, période qui a vu la désagrégation de l’URSS.
L’ouvrage évoque également l’ONG Memorial, avec laquelle l’auteur a collaboré pour dévoiler un passé russe souvent occulté. Cette organisation a été dissoute sous le régime de Vladimir Poutine, qui a fermé les archives et s’est autoproclamé historien national. Nicolas Werth conclut par une déclaration forte : « Je ne retournerai plus en Russie, ce pays dont le régime aura commis, au cours des dernières années, tant et tant de crimes : crimes d’agression, crimes de guerre, crimes contre l’humanité. »
Cet ouvrage retrace une vie en symbiose avec l’histoire d’un peuple, marquée par des tragédies personnelles et politiques.
Source : lhistoire.fr


