ENTRETIEN. Naturisme :

Naturisme : « La pratique ne disparaît pas, elle se transforme profondément », analyse Thelma Bacon

Officiellement né dans les années 1950, le mouvement naturiste continue de séduire, mais sous de nouvelles formes. Pour les non-pratiquants, en revanche, la pratique reste toujours entourée de mystère et de jugements. Analyse avec la sociologue Thelma Bacon.

Le naturisme a-t-il toujours existé ? D’où vient-il ? Notre société est-elle plus puritaine qu’avant ? Nous avons interrogé la sociologue Thelma Bacon, autrice d’une thèse sur cette pratique en France.

Qui étaient les premiers naturistes ?

Thelma Bacon : La pratique était, au départ, très élitiste, car elle était liée à la pratique médicale. Au début, dans les années 1930, le mouvement a été largement initié par des médecins qui faisaient la promotion des cures de soleil et de grand air. À une époque où l’hygiène dans les foyers n’était pas formidable et où les villes commençaient à être très polluées, c’était une me de santé publique. Le véritable tournant populaire a eu lieu dans les années 1950 avec le « naturisme de loisir ».

Comment la perception du naturisme a-t-elle évolué ?

Personnellement, j’ai l’impression que la perception n’a pas tant évolué que cela. Le naturisme reste une pratique contestée. Elle est peut-être un peu plus acceptée qu’au début, mais les tensions locales existent toujours. De tout temps, il y a eu des gens tolérants qui se disent « s’ils veulent se mettre nus, grand bien leur fasse », et d’autres beaucoup plus réfractaires. Certains tolèrent la pratique tant qu’elle reste invisible, et pour d’autres, c’est une hérésie totale.

Comment l’expliquer ?

Chez nous, ce qui pose problème, ce n’est pas la pratique en soi, mais l’exposition de la nudité aux yeux des non-pratiquants. C’est une question à double tranchant. Il y a la perception de celui qui est nu, et il y a la projection sexuelle de celui qui regarde.

N’y a-t-il pas un paradoxe moderne entre la surreprésentation des corps dénudés dans les médias et le rejet du corps nu naturel ?

Tout à fait, c’est un paradoxe frappant. La différence majeure réside dans le fait que les corps médiatiques répondent à des critères esthétiques très précis et standardisés. Les naturistes, eux, représentent monsieur et madame Tout-le-Monde, avec des corps ordinaires qui ne rentrent pas toujours dans les cases de la beauté normée. J’ai déjà entendu des non-pratiquants dire : « Le naturisme, pourquoi pas si la personne est jeune et bien faite, mais passé un certain âge, on n’a pas envie de voir ça ». Cela prouve bien que le problème vient du regard de l’observateur qui sexualise et juge le corps de l’autre.

On l’observe aussi avec le recul du « topless » à la plage.

C’est une réalité confirmée par plusieurs études. Ce recul est principalement lié à la crainte du harcèlement et à la prolifération des smartphones. Il y a aussi un effet de mimétisme social : si plus personne ne le fait autour de vous, vous n’osez plus le faire.

Le naturisme séduit-il de nouvelles générations ?

D’un côté, nous avons le naturisme associatif historique, avec le modèle des clubs affiliés à la Fédération française de naturisme (FFN). Les membres louent un terrain à l’année, y installent leur caravane et s’impliquent fortement dans l’entretien et la vie associative. Ce modèle souffre d’un manque criant de renouvellement. D’un autre côté, le naturisme de consommation et de loisir se porte extrêmement bien. Les jeunes couples et les familles avec enfants viennent chercher un espace de liberté le temps des vacances, sans militantisme ni engagement associatif. La pratique ne disparaît pas, elle se transforme profondément.

Thelma Bacon est une docteure en sociologie française, chercheuse associée au laboratoire Espaces et Sociétés (ESO) de l’Université d’Angers. Elle a soutenu en 2024 une thèse intitulée « L’espace du naturisme en France : usages sociaux différenciés et enjeux de définition ». Ses recherches portent sur l’acceptation du corps, la nudité, les dynamiques sociales et la place des familles au sein des espaces naturistes. Elle intervient régulièrement dans les médias pour apporter un éclairage sociologique sur l’évolution du naturisme et les controverses qui y sont parfois liées.

Source : La Dépêche du Midi.

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